7.
Les aveux
Eden scintillait dans la nuit.
Les bougies dans les lampions irisaient les artères principales, en plus de toutes les lanternes habituelles.
À chaque coin de rue, un groupe de Pans jouait de la musique, des anciens airs connus, des compositions nouvelles et quelques improvisations pour les plus doués.
Matt déambulait au milieu de la joyeuse foule, percevant la bonne humeur collective. Il savait combien ce moment était important pour chacun. Les Pans les plus jeunes, quatre ou cinq ans, se mêlaient aux plus vieux, ceux qui approchaient les dix-huit ans ou, pour quelques-uns, qui les dépassaient. À tous, la fête offrait l’occasion de mettre ses incertitudes de côté, ses peines aussi, parfois sa culpabilité. C’était la première fois depuis la Tempête qu’ils s’unissaient dans le rire et la joie de leur âge. Après la guerre contre les Cyniks, personne n’avait eu le cœur à célébrer la paix, trop de morts et de blessés, trop de sang versé des deux côtés pour avoir envie de s’amuser.
Tout l’après-midi, Matt avait préparé son départ. Il avait rempli ses besaces avec minutie, attentif à ne rien oublier. Il ne manquait plus que les provisions, après quoi il pourrait sangler le tout sur le dos de Plume.
Il avait prévu de ne pas se coucher tard, pour partir le lendemain matin, pendant que la plupart des Pans seraient en train de se reposer.
Il n’aimait pas les adieux.
Tobias aussi avait fait son sac. Matt le trouvait très perturbé, en particulier à cause de son histoire d’oiseau mort.
L’événement semblait improbable. Pourtant Tobias était catégorique. L’oiseau avait bougé, il avait volé, bien que son corps soit couvert d’une sorte de pétrole. Et surtout : il était mort depuis longtemps !
Le Nouveau Monde était décidément plein de surprises. Même si Matt devait bien avouer qu’elles n’étaient pas de son goût.
La foule autour de lui riait et criait, dévorait ce qui rôtissait sur les feux à l’entrée des bazars, et de longues farandoles se formaient au rythme de la musique.
Matt prit soin d’éviter les danses et gagna la grande place pour découvrir l’immense pommier éclairé de l’intérieur par des dizaines de lampes pleines de champignons lumineux comme celui que Tobias avait trouvé presque un an auparavant.
Une clarté argentée s’échappait entre les branches, nimbant les environs d’un halo surnaturel. Au-dessous, la foule semblait auréolée comme s’il s’agissait d’anges festoyant autour de longues tables.
Cela lui faisait du bien de contempler Eden en liesse.
Mais son insouciance fut de courte durée. Il pensa bientôt aux défenses de la ville. Réduites en ces temps de paix, et particulièrement ce soir, pour ne pas contraindre trop de Pans à une corvée désagréable.
Qu’avaient-ils à craindre ?
Pas les Maturs dorénavant. Les Gloutons ? Ils n’étaient pas très discrets, et aucun Long Marcheur n’en avait croisé près d’Eden ces derniers jours.
Ce qui avait sévi à Fort Punition ?
Trop loin, se dit Matt.
Non, à vrai dire, il n’y avait aucune raison de se faire du souci pour la sécurité.
Matt attrapa une brochette sur un gril et commença à la grignoter tout en marchant entre les tables.
Tobias lui avait dit qu’il serait là ce soir, sous le pommier.
Et au fond de lui, Matt savait qu’Ambre ne serait pas loin.
Un dernier regard…
C’était tout ce qu’il voulait.
— Hey Matt ! Tu veux un cocktail ? s’écria Chen. Mieux vaut ne pas savoir ce que je mets dedans, mais ils sont délicieux !
Matt refusa d’un geste et continua jusqu’à ce qu’on lui tapote l’épaule.
— Alors comme ça tu pars demain ? fit une voix familière.
Ambre se tenait face à lui. Sa chevelure d’un blond roux réfléchissait l’éclat des lanternes.
— C’est Tobias qui te l’a appris ?
— Il est venu me prévenir. Me dire au revoir.
Cela résonnait comme un reproche.
Les deux adolescents restèrent ainsi un long moment sans se parler.
Puis Matt brisa le silence :
— Ne prends pas cet air déçu, c’est toi qui me fuis depuis un mois.
Ambre ouvrait la bouche pour répondre, mais ses yeux se mirent à scruter les environs, au milieu du brouhaha festif.
Elle le prit par le bras et lança :
— Viens.
Ils descendirent la rue principale, filèrent à travers le Bazar Occidental, où Ambre s’empara d’une lanterne à huile, et débouchèrent dans la friche qui occupait toute la partie sud-ouest de la ville. Ambre marchait à toute vitesse sur le petit sentier de terre battue, la lampe oscillant au bout de son bras.
Matt se laissait entraîner. Manifestement, elle avait décidé de les isoler le plus possible de la fête dont ils percevaient toujours les échos.
Ils longèrent le « Bois qui grince » et grimpèrent sur la colline abrupte qui abritait l’amphithéâtre d’Eden.
Ils s’arrêtèrent au sommet du grand arc de cercle creusé dans la butte, dominant les centaines de bancs en pierre et la grande scène, tout en bas, seulement éclairée par la lune.
Les Pans, qui voulaient s’occuper après la guerre, voire s’abrutir de travail, s’étaient fait un devoir de construire ce lieu imposant pour assurer la transmission de la culture. Il fallait continuer cet enseignement, celui qu’ils avaient commencé à recevoir avant la Tempête. Et après avoir retrouvé de nombreux ouvrages dans les bibliothèques en ruine, les représentations avaient débuté. Plusieurs fois par semaine. Des pièces de théâtre, et beaucoup de lectures de livres d’histoire, de biologie ou même de romans. Chacun y venait de son propre chef, s’il le désirait, et chaque fois, l’amphithéâtre était plein.
Ambre prit Matt par la main et le guida parmi les rangées de bancs. Ils descendirent au milieu et s’assirent côte à côte.
Le contact de la jeune fille fit frissonner l’adolescent.
Sa frustration et sa peine lui avaient presque fait oublier à quel point c’était bon de sentir sa peau, son parfum de fleurs et d’être frôlé par sa chevelure.
Elle déposa la lanterne à leurs pieds.
Son visage, ainsi éclairé par-dessous, n’en était que plus beau. Son menton fin, ses pommettes hautes, tout en elle était parfait. Matt pouvait même deviner la douceur de ses lèvres.
Elle le fixait.
— Je te présente mes excuses, dit-elle. Je me suis mal comportée.
Matt demeura silencieux. Il ne savait que répondre. Et surtout, il n’osait intervenir alors qu’il était sur le point de savoir enfin pourquoi il avait subi un tel rejet.
— C’est… c’est difficile pour moi de t’expliquer. (Elle pencha la tête et se mit à regarder la lanterne.) Je… Il se passe des choses en moi depuis que j’ai absorbé le Cœur de la Terre. Je sens des changements. Peu à peu. Et… nous deux, nous…
Elle soupira, butant sur les mots, incapable d’exprimer ce qu’elle ressentait.
Matt osa lui venir en aide :
— Qu’ai-je dit ou fait pour te mettre en colère ? Pour que tu ne viennes même pas m’en parler ? Je croyais que nous étions de ceux qui se parlent, même lorsque c’est difficile, même si c’est blessant pour l’autre, pour que le « nous » soit plus important que nos « je ».
— Non, ce n’est pas toi ! Enfin… ce n’est pas ce que tu as dit ou fait, tu ne peux t’en vouloir. C’est moi.
Matt serra sa main dans la sienne.
— Alors dis-moi !
— C’est difficile avec des mots… Tu sais que je me sens chargée d’une énergie nouvelle, et elle bouillonne en moi, elle tourne dans mon sang, dans ma chair. Et… lorsque nous étions ensemble, elle était présente… dans mon ventre. Une chaleur rassurante, mais en même temps… un désir.
Matt fronça les sourcils. Il n’était pas sûr de comprendre où elle voulait en venir.
— Je… j’ai senti au fil des semaines qu’il se passait quelque chose entre nous, ajouta-t-elle. Et l’énergie du Cœur de la Terre s’est progressivement mise à jouer avec mes sens.
Matt avala sa salive par deux fois avant de se lancer :
— Ne crois-tu pas que ça puisse être autre chose ?
— À quoi penses-tu ?
Matt rougit.
— Tu étais peut-être en train de… de tomber amoureuse.
Il termina à peine sa phrase, retenant le dernier mot entre ses lèvres.
Ambre le regarda et eut un sourire tendre.
— C’est ce que je te dis. Mais je ne contrôle pas bien mes… sentiments. Enfin… surtout mes désirs.
Elle posa une main sur le bas de son ventre.
— Tu veux dire que le Cœur de la Terre te donne des envies de… (Il inspira un grand coup.) De le faire ?
Le sourire d’Ambre s’estompa.
— Plus que ça, Matt. Mon corps et ce qui vit en lui me font te désirer, et plus encore. Ça me hantait chaque jour lorsque nous nous voyions, et je me battais contre cette pulsion ardente chaque fois que nous nous touchions.
Ambre se redressa et recouvrit leurs mains de son autre main.
— Matt, je sens le désir d’enfanter grandir en moi.
Matt se décomposa.
— Quoi ? Mais… J’ai quinze ans et ça fait à peine deux mois que tu as eu seize ans ! On ne peut pas…
— Ce n’est pas une question d’âge, c’est en moi. Je sens que c’est à cause du Cœur de la Terre. Et ça devenait trop fort, je ne pouvais plus résister. Tu comprends ?
— Alors… tu as préféré prendre tes distances.
Ambre se jeta contre lui et le serra dans ses bras.
— Oh, Matt, tu m’as manqué, dit-elle avec des larmes dans la voix.
D’abord penaud, Matt finit par l’enlacer à son tour. Il retrouvait goût à la vie.
— Je ne sais plus quoi faire, murmura-t-elle, le visage enfoui dans le cou du garçon. Je ne veux pas que tu partes, mais je sais que si nous continuons de nous voir, nous finirons par… par le faire. Ce sera plus fort que moi, que nous.
Faire l’amour.
L’apothéose de leur trajectoire sentimentale.
Puis faire un enfant à Ambre.
Matt avait du mal à l’imaginer. C’était trop. Trop vite. Il comprenait le désappointement d’Ambre. Mais ensuite ? Vieillir. Devenir adultes.
S’exiler du côté des Maturs un jour car ils finiraient par ne plus se sentir à leur place à Eden, parmi les enfants ? Probablement. Devenir adulte signifiait-il perdre son altération, comme tout le monde le pressentait ? Il était trop tôt pour le savoir, les Pans qui étaient passés de l’autre côté l’avaient fait récemment et n’avaient pas perdu leurs capacités, mais cela durerait-il ?
Matt admirait Ambre. Sa beauté, sa présence rassurante. Il aurait voulu fusionner avec elle, ne plus jamais la quitter.
Il lui passa la main dans les cheveux.
— Je crois qu’au fond, dit-il tout bas, je voulais partir parce que c’était insupportable de te voir tous les jours sans te sentir avec moi. Nous trouverons une solution. Fais-moi confiance.
— Tu ne vas pas nous abandonner à nouveau ?
— Je ne vous abandonnais pas. Je m’éloignais pour me préserver.
— J’ai fait ce rêve, Matt, il était si réel ! Si vrai… Tu ne dois pas partir pour le nord, ou tu… tu mourras !
La voix d’Ambre suintait l’angoisse, elle n’avait plus de souffle.
— Rassure-toi, répondit le jeune garçon, j’avais prévu d’aller à l’ouest, pas au nord. Maintenant les choses sont différentes.
Ambre recula pour lui faire face, ses yeux dans les siens.
Leurs lèvres n’étaient qu’à quelques centimètres.
— Je t’aime, chuchota-t-elle.